La Conquete de Plassans [Rougon-Macquart IV] by Emile Zola

La Conquete de Plassans [Rougon-Macquart IV] by Emile Zola

Author:Emile Zola [Zola, Emile]
Language: eng
Format: epub
Tags: Les Rougon-Macquart
Published: 2010-07-18T09:18:21.078000+00:00


Chapitre 15

Un vendredi, Mme Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut toute surprise d’apercevoir Marthe agenouillée devant la chapelle Saint-Michel. L’abbé Faujas confessait.

« Tiens ! pensa-t-elle, est-ce qu’elle aurait fini par toucher le cœur de l’abbé ? Il faut que je reste. Si Mme de Condamin venait, ce serait drôle. »

Elle prit une chaise, un peu en arrière, s’agenouillant à demi, la face entre les mains, comme abîmée dans une prière ardente ; elle écarta les doigts, elle regarda. L’église était très sombre. Marthe, la tête tombée sur son livre de messe, semblait dormir ; elle faisait une masse noire contre la blancheur d’un pilier ; et, de tout son être, ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était si profondément abattue, qu’elle laissait passer son tour, à chaque nouvelle pénitente que l’abbé Faujas expédiait. L’abbé attendait une minute, s’impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient là, voyant que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place. La chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée.

« Elle est joliment prise, se dit la Paloque ; c’est indécent, de s’étaler comme ça dans une église… Ah ! voici Mme de Condamin. »

En effet, Mme de Condamin entrait. Elle s’arrêta un instant devant le bénitier, ôtant son gant, se signant d’un geste joli. Sa robe de soie eut un murmure dans l’étroit chemin ménagé entre les chaises. Quand elle s’agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux ténèbres de l’église. Bientôt, il ne resta plus qu’elle et Marthe. L’abbé se fâchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal.

« Madame, c’est à vous, je suis la dernière », murmura obligeamment Mme de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu’elle n’avait pas reconnue.

Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d’une émotion extraordinaire ; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait comme d’un sommeil extatique, les paupières battantes.

« Eh bien ! mesdames, eh bien ? » dit l’abbé, qui entrouvrit la porte du confessionnal.

Mme de Condamin se leva, souriante, obéissant à l’appel du prêtre. Mais, l’ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle ; puis elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura là, à trois pas.

La Paloque s’amusait beaucoup ; elle espérait que les deux femmes allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car Mme de Condamin avait une voix de flûte ; elle bavardait ses péchés, elle animait le confessionnal d’un commérage adorable. A un moment, elle eut même un rire, un petit rire étouffé, qui fit lever la face souffrante de Marthe. D’ailleurs elle eut promptement fini. Elle s’en allait, lorsqu’elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans s’agenouiller.

« Cette grande diablesse se moque de Mme Mouret et de l’abbé, pensait la femme du juge ; elle est trop fine pour déranger sa vie. »

Enfin, Mme de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux, paraissant attendre qu’elle ne fût plus là.



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